A l'occasion d'une "campagne d'évangélisation" de Billy Graham en France, j'ai adressé à la personne chargée de son organisation la lettre suivante :
Madame,
Il y a quelques semaines, j'ai noté dans une station de métro parisien un numéro de téléphone qu'une grande affiche m'invitait à appeler pour obtenir gratuitement l'envoi d'un livre. L'annonce promettait que sa lecture pouvait faciliter l'approche d'une relation privilégiée avec "Dieu". Intéressé, j'ai appelé et demandé le livre. Je l'ai bien reçu et vous en remercie. Sa lecture soutenue a retenu toute mon attention mais a soulevé en moi un certain nombre d'interrogations. Je voudrais me permettre de vous en exprimer au moins une qui me chagrine particulièrement.
Auparavant, je me présente à vous brièvement : âgé de 54 ans, je suis marié, père et grand-père. J'exerce les fonctions de cadre technico-commercial au sein du département international d'un groupe pharmaceutique et mes activités se déroulent en grande partie dans les pays du Tiers monde. Né dans une famille chrétienne italienne, je ne suis pas croyant.
J'en viens à ce qui, dans votre livre, m'empêche de tirer le profit que vous souhaiteriez sans doute qu'il m'apportât. Le but des pages que vos amis ont écrites est, si je comprends bien, de proposer au lecteur la félicité au travers d'une relation avec "Dieu". Dans mon cas particulier, plutôt que "la félicité", il conviendrait d'écrire "une plus grande félicité", parce que je suis déjà un homme heureux. Et c'est bien ce qui m'embarrasse. Car je suis gêné d'être heureux. Ma conscience me dit que je n'en ai pas le droit et que je devrais m'en culpabiliser en permanence. Or, si j'arrivais à tirer profit de l'expérience que votre livre m'invite à entreprendre, je serais encore plus heureux, donc encore plus gêné, donc pus encore invité par ma conscience à me blâmer de l'être.
Lorsqu'il advient qu'on me demande si je suis heureux, je réponds "oui, hélas!". Pourquoi oui, pourquoi hélas?
OUI, car je me sens tel. Tout va bien, tout fonctionne à peu près parfaitement. J'accepte ma place dans l'univers, dans la nature, dans la société. Je suis plutôt bien intégré à mon milieu. J'adore ma femme qui me le rend bien. Je mange à ma faim. J'aime l'humanité et la nature, les enfants, les animaux, la musique et les couleurs. J'accepte de vieillir, de voir mon organisme commencer à se déglinguer, d'être mortel. Je mesure surtout (quasiment en permanence) la chance exceptionnelle que j'ai d'avoir émergé, ne fut-ce que pour un éclair de temps, du néant. Je suis certes conscient de la fragilité potentielle de cette félicité mais, pour le moment, elle existe. Cependant, je conçois qu'on puisse être plus heureux encore et même infiniment; d'où l'intérêt éventuel de votre proposition.
Mais pourquoi HELAS? Hélas, car la pensée suivante m'obsède : "TANT QU'UN ENFANT SOUFFRIRA, NUL N'AURA LE DROIT D'ÊTRE HEUREUX". L'année qui vient de s'achever aura emporté, dans le Tiers monde, 15 millions d'enfants innocents. TUES par le manque de nourriture ou/et de soins. Honte à moi d'être un homme heureux, bien soigné et bien nourri (même un peu bedonnant!). Nous savons déjà que l'année qui vient fauchera le même nombre d'innocents, dans les mêmes conditions; des innocents aux joues décharnées, aux membres squelettiques, aux yeux hagards, qui meurent dans la poussière, environnés de mouches, au milieu de leurs excréments, pendant que mes petits-enfants, mes petits-neveux, les vôtres sans doute, sont bichonnés, cajolés, pomponnés et suralimentés. Je veux bien devenir davantage heureux que je ne suis, grâce à ce que vous proposez, mais ne serait-ce pas plus SCANDALEUX ENCORE? Lors de l'un de mes derniers séjours dans une ville du Tiers monde, j'ai vu, dans un quartier populaire (la "Zone" de Djibouti, pour tout vous dire), un enfant de deux ou trois ans ramasser et manger des détritus dans les eaux croupissantes d'un caniveau d'évacuation obstrué. Le spectacle est INSOUTENABLE. Comment pourrais-je à l'avenir me retrouver devant pareille situation, ou simplement y penser, avec une félicité encore plus grande que celle d'aujourd'hui?
Voilà ma question, mon objection, qui ferme la porte à la proposition que vous présentez de "prendre la vie à pleine mains" à la manière chrétienne. Puis-je vous demander de bien vouloir y apporter une réponse? (pour être plus précis, je devrais non pas écrire "c'est là ma question, mon objection" mais plutot "c'est là une de mes questions, de mes objections.." car j'en ai d'autres; je pourrai vous les proposer successivement à l'avenir si, naturellement, vous le voulez bien).
Mais restant sur le même sujet, je souhaiterais en terminant ajouter ceci : dans votre livre, parlant de l'intérêt et de l'amour de "Dieu" (page 9), il est écrit qu'il aime l'alcoolique, le toxicomane, celui dont la volonté est faible, qui n'a plus d'énergie, qui se sent paumé; le chômeur, l'adultère, l'adolescent incompris et l'homme d'affaires frustré. Pourquoi n'avoir pas ajouté à cette liste de deshérités (souvent parce qu'ils l'ont voulu...) l'INNOCENT enfant du Tiers monde analphabète, crasseux, pouilleux, tuberculeux, drépanocytaire, paludéen et dénutri? Et, par la même occasion, indiqué, si c'est le cas, A QUOI LUI SERT l'amour que "Dieu" lui porte et comment il pourrait "saisir la vie à pleines mains" alors qu'il n'a même pas la possibilité de l'attrapper par le bout des doigts? Il semblerait que votre livre n'a été écrit que pour les nantis Occidentaux.
J'espère ne pas vous avoir posé un problème trop difficile et vous assure par avance de mes remerciements pour la réponse que vous pourrez m'apporter.
Dans cette attente, veuillez agréer, Madame, l'expression de mes meilleures salutations.
P.S. Naturellement, le cas des enfants qui meurent de faim ou d'absence de soins n'est pas le seul drame qui me perturbe. Toute la misère du monde, passée et présente, essaie par solidarité de me retirer le droit d'être heureux. La NECESSITE DE PREDATION (la loi de la jungle), par exemple, qui CARACTERISE LA VIE, y compris végétale, m'interpelle particulièrement et je ne parviens pas à la concilier avec la notion du divin, encore moins avec celle de "justice" et d' "amour" divins.
(Cette lettre est restée sans réponse. Qui veut s'y hasarder ?)
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